Le final de la plus grosse série de Netflix était attendu à grands coups de campagne marketing, lancée plus d’un an avant sa diffusion. Sans revenir sur l’ensemble des saisons de Stranger Things, rappelons que la série s’est construite sur une exploitation assumée de la nostalgie des années 80 et de la pop culture qui lui est associée.
Films, jeux vidéo, références musicales : tout au long de ses épisodes, la série multiplie les clins d’œil, avec plus ou moins de finesse, mais toujours avec une conscience aiguë de l’impact émotionnel de ces références sur le spectateur.
L’effet Running Up That Hill

Le 27 mai 2022, l’épisode 4 de la saison 4 marque un tournant. Une scène devient immédiatement emblématique : Max, sous l’emprise de Vecna, ne peut être maintenue dans la réalité que grâce à l’écoute de sa chanson préférée, Running Up That Hill de Kate Bush.
Au-delà de la qualité de la mise en scène, c’est surtout l’impact culturel de ce moment qui frappe. Dans les jours qui suivent la diffusion, le titre de Kate Bush connaît une résurgence spectaculaire sur les plateformes de streaming. L’artiste elle-même reconnaît alors connaître peu Stranger Things, tout en se disant surprise par l’ampleur soudaine des écoutes.
À partir de cet instant, l’industrie musicale se met à rêver d’un nouvel « effet Stranger Things » : placer un morceau dans une série, espérer une exposition virale, et toucher une nouvelle génération d’auditeurs.
Nora Felder, superviseuse musicale de Stranger Things depuis la première saison, explique dans Variety que la musique n’a jamais été pensée comme un « gadget » viral, mais comme un outil narratif au service des personnages. Le succès musical de la série serait la conséquence directe de l’attachement émotionnel du public aux personnages, la musique prolongeant leurs trajectoires et leurs émotions.
Un album pour sauver l’humanité
Le dernier épisode de la série, sans en dévoiler tous les détails, repose sur une idée simple et hautement symbolique : utiliser un disque vinyle comme déclencheur d’une explosion destinée à détruire le « monde à l’envers» et, par extension, sauver l’humanité. À la fin du disque, le bras de la platine entre en contact avec un dispositif dissimulé au centre du vinyle.
Lors de la préparation du plan, les personnages s’accordent sur un point : le disque choisi ne peut être qu’un chef-d’œuvre.
Au moment où les héros fuient, le compte à rebours s’enclenche, accompagné par les premières notes de When Doves Cry. Le premier titre de la Face B de l’album. Contre toute attente, Prince s’invite ainsi dans la série la plus regardée par la génération Z… et leurs parents. Le morceau est fortement découpé pour s’adapter à l’action, et son lien narratif avec la scène reste secondaire.

Quelques instants plus tard survient le véritable moment clé : l’introduction de Purple Rain. Cette fois, la musique accompagne une scène centrale du dénouement. Eleven s’apprête à se sacrifier et fait ses adieux à celui qu’elle aime. Un montage en flashback retraçant l’ensemble de leur histoire d’amour vient renforcer la charge émotionnelle de la séquence.
Dans Stranger Things, deux couleurs dominent : le bleu pour le monde réel, le rouge pour l’Upside Down. L’explosion finale, qui provoque leur fusion ou leur destruction selon l’interprétation, donne tout son sens au choix d’un morceau évoquant le violet. La symbolique est évidente et pleinement assumée.
À noter qu’il s’agit de la première utilisation de Purple Rain dans une œuvre de fiction depuis le film original. La encore Nora Felder explique dans Variety que ce n’était pas gagné d’avance de pouvoir obtenir les droits :
Concernant Prince, les deux titres n’étaient pas écrits dans le scénario : ils figuraient comme des emplacements à définir (« TBD »). Les frères Duffer ont contacté Felder très en amont, avant même le tournage, en lui exposant des contraintes extrêmement précises : chansons issues du même artiste, datant idéalement de la fin des années 1980, et occupant obligatoirement le début et la fin d’une face d’album. Après de longues recherches dans des ouvrages spécialisés répertoriant les albums par face, Felder n’est parvenue qu’à deux options crédibles, dont Purple Rain.
Consciente de la difficulté, elle a averti les créateurs que l’autorisation était loin d’être garantie. L’équipe a alors décidé de tenter sa chance exclusivement avec Prince. Felder et son équipe ont élaboré des dossiers extrêmement détaillés (« theses »), expliquant précisément l’usage des morceaux, leur sens narratif, émotionnel et symbolique dans l’histoire. Les discussions ont impliqué Primary Wave, Universal Music Publishing et Warner Records, chacune des entités devant donner son accord. Le processus, long et stressant, a duré plusieurs semaines, au point que certaines scènes ont été tournées de manière à pouvoir intégrer la musique ultérieurement.
Finalement, l’autorisation a été accordée. Selon Felder, le précédent du succès de Running Up That Hill a probablement pesé dans la décision, mais le facteur déterminant reste le respect de l’œuvre et de l’intention artistique de Prince, au-delà des considérations financières.
Felder souligne que, contrairement à la scène de Kate Bush — pour laquelle plusieurs alternatives existaient —, le choix de Prince était presque irremplaçable compte tenu des contraintes techniques et narratives. Elle estime également que l’association forte de ces morceaux au film Purple Rain n’était pas un obstacle : intégrés à une nouvelle histoire et à de nouveaux personnages, ils acquièrent une signification différente, notamment pour un public jeune qui n’a pas nécessairement ce référent.
Sur le plan symbolique, When Doves Cry accompagne un moment où l’espoir subsiste mais où les conflits restent ouverts, tandis que Purple Rain intervient lors du climax, incarnant à la fois le chaos, la tristesse, la rédemption et la transformation — des thèmes en parfaite résonance avec le destin d’Eleven.
En conclusion, ce choix musical exceptionnel illustre le rôle central de la musique dans Stranger Things : non comme simple élément nostalgique, mais comme vecteur émotionnel et narratif, capable de redonner une nouvelle vie culturelle à des œuvres majeures tout en servant pleinement le récit.
L’impact sur le streaming Princier
L’épisode contient de nombreux autres titres, parmi lesquels :
- “Sh-Boom” de The Chords.
- “Landslide” de Fleetwood Mac.
- “Here Comes Your Man” de Pixies.
- “The Trooper” de Iron Maiden.
- “Sweet Jane” de Cowboy Junkies.
- “Heroes” de David Bowie.
Reste à savoir si tous bénéficieront d’un effet similaire. Moins de 48 heures après la diffusion, Variety publie néanmoins des chiffres éloquents : Purple Rain enregistre une hausse de 243 % des écoutes sur Spotify, dont +577 % auprès de la génération Z. When Doves Cry connaît une progression comparable, et l’ensemble du catalogue de Prince est en nette augmentation.
L’avenir dira si cet engouement s’inscrit dans la durée. Les débats sont déjà nombreux : certains y voient un véritable levier de transmission culturelle vers les plus jeunes, d’autres un phénomène ponctuel limité à quelques titres emblématiques sans que cela ne s’inscrive dans la durée.

Quoi qu’il en soit, le dernier épisode de Stranger Things a été diffusé le 1er janvier 2026, soit le premier jour de l’année qui va marquer les dix ans de la disparition de Prince. Une coïncidence symbolique, et une manière particulièrement forte d’ouvrir le cycle des hommages à l’une des figures majeures de la musique populaire. Pour ne pas dire, la plus importante.
























