Premier projet véritablement inédit du nouveau Prince Estate, « Timeless » se présente sous la forme d’un format restreint (10 titres pour un total d’à peine 43 minutes), en opposition aux précédents méga coffrets gérés par les anciens administrateurs. Un format souvent utilisé par Prince de son vivant et censé couvrir toute la période créative de celui-ci, de 1977 à 2016.
Le 7 juin 2026, lors de la Célébration se tenant à Paisley Park, en pleine session d’écoute de titres inédits, Charles F. Spicer Jr présente un troisième morceau du nouvel album « Timeless » à sortir le 28 août, « The Guilty Ones ». Il explique que c’est sa chanson préférée de cette nouvelle collection inédite et rajoute qu’il faut faire savoir au monde entier que ce nouvel album posthume est « un authentique chef-d’œuvre« .
Résumé des épisodes précédents
Il faut dire que rien n’est simple pour ce Prince Estate qui, depuis qu’ils ont pris les rênes en 2022 ont envoyé plusieurs messages qui n’ont pas forcément plu aux fans ; départ des éminents Michael Howe et Duane Tudhal, les anciens archivistes du Vault avec mise à l’arrêt de son recensement qui n’a repris qu’en début d’année. Récupération, mise à jour éditoriale et minimisation du travail effectué par l’ancienne équipe lors du lancement du Coffret « Diamonds & Pearls« . Mise au rebut du documentaire « The Book Of Prince » réalisé par Ezra Edelman et son interdiction de diffusion sur Netflix. Et de manière générale, tous ces bruits parasitaires (merchandising douteux, communication inexistante, erreurs de contextualisation historique récurrentes…), sans oublier les multiples sorties de route de Londell L. McMillan et Charles F. Spicer sur leurs réseaux sociaux, considérant les fans « critiques » comme des éléments néfastes. Ambiance !
La dernière Célébration a en (petite) partie essayé de recoller les morceaux avec un auditoire originel de plus en plus soucieux, qui ne pouvait que constater comment s’embarquait l’héritage de Prince, entre utilisation de sa musique pour « Stranger Things » et comédie musicale bancale s’apprêtant à s’implanter à Broadway en 2027, non sans avoir revue sa copie brouillonne du State Theater de Minneapolis.
Cela a commencé par poser enfin deux visages sur l’autre partie cogérant le Prince Estate, les jusqu’à présent très silencieux Primary Wave. Leurs représentants expliquent qu’ils sont dans une démarche de recenser absolument tout ce qui concerne chaque période créative de Prince, pas seulement la musique et les vidéos, mais également toute l’iconographie, textes, personnels mobilisés afin de pouvoir offrir au public toute l’exhaustivité demandée. On serait tenté de dire que cette démarche était déjà celle de la précédente équipe, mais bon ! L’autre point qui préoccupe grandement le Prince Estate, c’est comment arriver à toucher et surtout générer un nouveau public, plus jeune, moins familier à la musique de Prince que la base hardcore de fans tatillons et grincheux, mais qui semblent quand même mieux connaitre l’histoire de l’artiste que les personnes présentes sur scène.
En creux, on constate alors que McMillan, Spicer ou Primary Wave semblent abasourdis par la somme incalculable de sons et d’images inédites encore non publiés, et surtout se demandent bien comment gérer commercialement toute cette manne artistique qui ne peut décemment pas se plier aux codes de commercialisation grand public tels qu’on les connait aujourd’hui.
TIMELESS is NOW !
Dans cette optique de reprendre le contrôle, d’accélérer les sorties après quatre ans d’atermoiement et de tester des propositions alternatives, revenir avec le projet « Timeless » semble être un signe d’humilité pour cet Estate, mais qui par contre-coup génère une nouvelle fois une grande frustation auprès de son public cible de par sa durée et sa tracklist minimalistes. Mais « Timeless » existe aussi comme étant une porte d’entrée resserrée pour une génération qui a besoin de se reconnaitre dans la manière dont elle écoute aujourd’hui de la musique et qui doit comprendre un artiste fort d’une discographie hors-normes s’étalant sur presque 40 ans. En gros, « Timeless » pourrait être pour McMillan & C° ce que « Originals » était pour Troy Carter et Michael Howe ; une note d’intention pertinente et concise qui marquerait l’empreinte de sorties à suivre (on y reviendra).
I AM YOU (1977)
Enregistré par le regretté David Z. Rivkin au Sound 80, « I Am You » est le premier titre inédit à ouvrir les hostilités. Joué live lors des deux premiers concerts de Prince donnés en janvier 1979 au Capri Theatre, après avoir signé chez Warner Bros Records l’année précédente, le morceau renferme une de ses surprises dont tout fan se délecte, à savoir la partie de claviers de « I Don’t Wanna Leave You » de The Time, qui ne sera publiée que cinq ans plus tard.
Ce qui frappe à l’écoute, c’est non seulement comment le titre est raccord avec la période « For You » et ses sonorités disco, mais comment le travail de remasterisation de Chris James est à saluer, tellement celui-ci est puissant, clair et boosté aux hormones audiophiles. Ce travail sur le son, avec une mise en avant prononcé de la rythmique, représente sans doute l’approche recherchée pour amener Prince à un public néophyte. Ce travail d’orfèvre est d’ailleurs présent sur chaque titre, créant une unité flagrante malgré les différentes périodes visitées.
Notons également la coda finale, qui annonce les gimmicks rythmiques si identifiables chez Prince et qu’il mettra en place de manière encore plus prononcée pour le final de « I Wanna Be Your Lover » deux ans plus tard.
TICK, TICK, BANG (1981)
Officiellement connu du public en 1990, lors de la publication de « Graffiti Bridge », cette version originale de « Tick, Tick, Bang » circulait en version bootleg depuis longtemps mais sa restauration officielle est une claque sonore magistrale pour qui aime le Prince punk-rock du début des années 1980. Après son intro à la Ramones (« One, Two, Three, Four » et départ en trombe qui rappelle le titre « Blitzkrieg Bop » ), le morceau permet de se rappeler combien Prince aimait les Clash à l’époque (son badge Rude Boy porté en bandoulière sur les pochettes de « Dirty Mind » et « Controversy » en est une preuve indéniable), et qu’il était capable de rivaliser avec la même hargne juvénile sur des terres musicales qu’il faisait siennes.
HEAVEN (26 MAI 1985)
Originellement, « Heaven » était envisagé comme faisant partie du projet « The Dawn » auquel Prince pensa entre « Around The World In A Day » et « Parade ». Il l’a même un temps envisagé comme la face B de « Pop Life » en lieu et place de « Hello ». Là aussi, le titre circulait depuis longtemps sous le manteau de manière officieuse mais c’est c’est une version différente de celle connue qui est publiée ici. Plus courte mais aussi plus riche en termes d’instrumentation et d’arrangements, elle nous permet d’entendre Susannah Melvoin dans les choeurs.
C’est du pur Prince, nourri à la Linn Drum, aux nappes de claviers et aux cocottes funk si identifiables de l’époque à laquelle le morceau fut enregistré. Un pur bijou !
I WONDER (5 AOUT 1989)
La publication officielle de « I Wonder » s’est fait désirée. Proposée aux fans présents à la Célébration de l’an 2000 pour constituer le projet « Crystal Ball 2 » qui ne verra jamais le jour, jusqu’à la décision de la retirer de la configuration initiale du projet avorté « Diamonds & Love », c’est donc pour « Timeless » que le titre est enfin diffusé.
Là encore, le fan aguerri connait bien le pirate de « I Wonder » mais il ne connait pas cette version qui, tout comme « Heaven », bénéficie d’une instrumentation plus conséquente et d’arrangements aux petits oignons. On est encore une fois en plein Minneapolis Sound, avec son beat roboratif, sa mélodie imparable et sa partie finale avec un superbe piano honky tonk. Une autre pépite à savourer sans modération.
WITH THIS TEAR (19 NOVEMBRE 1991)
Filé en 1992 à Céline Dion pour son album éponyme, « With This Tear » a été le premier morceau de « Timeless » à sortir, servant d’éclaireur à l’album.
On peut trouver la proposition un peu trop enrobée de guimauve et menaçant de s’écrouler sur elle-même à chaque instant, il n’en est pas moins vrai que le rendu final joue quand même de la haute voltige vocale (cette voix pourrait faire pleurer un tortionnaire de la pire espèce), sublimée par des arrangements de cordes soyeux et le binôme Michael Bland / Sonny Thompson toujours au taquet pour revendiquer pleinement l’accentuation d’une émotion non feinte.
C’est le Prince crooner, fan des Delphonics et des Stylistics et qui nous rappelle qu’il n’y en avait pas deux comme lui pour nous faire revivre les frissons de cette période surannée et sucrée d’une Soul profondément old school.
STONE (30 AVRIL 1995)
Au sortir de « The Gold Experience » et de la fin du NPG historique, Prince s’embarque dans le projet « Emancipation ». « Stone » a été un temps envisagé d’y figurer. Créé en collaboration avec Sandra St Victor, V. Jeffrey Smith (et non Tom Hammer comme l’indiquent les notes de pochette) et Jules Van Veen, on reconnait les choix de production à 180° qu’a opéré Prince à cette époque. Plus de vibe charnelle et organique à la Michael Bland à la batterie, mais de la programmation de boîtes à rythmes légèrement aseptisée, pilotée par Kirk Johnson.
« Stone » est un mid-tempo un peu inoffensif qui essaie de renouer là aussi avec la gloire du Minneapolis Sound d’antan tout en tentant de nouvelles approches soniques parfois éclairées et d’autres… beaucoup moins. Ce deuxième single officiel n’était donc pas des plus indispensables.
CALABAMA (21 JANVIER 2003)
« Calabama » devait être le titre d’un album auquel Prince avait pensé avant la publication de « Musicology » en 2004. Il fut joué pour la première fois lors de la Célébration 2024 lors de la session d’écoute de titres inédits.
Morceau funky débutant sur un rap princier un peu faiblard, le titre trouve son allure de croisière (bien top courte) à mi-chemin lorsque Prince ébauche alors les prémices du morceau « Prince & The Band » toujours inédit à ce jour. Attendez d’ailleurs de voir la version live jumelée à « Musicology » lors du concert de la résidence 3121 diffusé cette année à Paisley Park et qui devrait être publié dans un avenir proche (ooops je m’égare).
Sont présents à l’appel sur ce titre John Blackwell à la batterie, Greg Boyer, Lynn Grissett et Adrian Crutchfield aux cuivres. Il est d’ailleurs curieux de constater la présence de ces deux derniers sur un titre de 2003 alors qu’ils n’ont officiellement rencontré Prince qu’en 2011. C’est sans doute le pouvoir du « newly mixed » arboré fièrement sur la pochette de l’album.
Aussi agréable que soit cette sauterie funk qui se finit sur une belle basse slappée, elle aurait mérité une approche un brin plus définitive.
THE GUILTY ONES (26 OCTOBRE 2007)
La version du morceau le plus rock de l’album (et titre préféré de Spicer donc) qui a fuitée il y a quelques jours n’est pas celle présente ici, ou du moins ce n’est pas le même mix. En effet, les voix de Shelby Johnson et Marva King se retrouvent ici reléguées bien plus en arrière. Ce qui permet de mettre en avant le power trio constitué de Cora Coleman (batterie), Josh Dunham (basse) et Prince (guitare), pour un rendu final plus brut de décoffrage. Celles et ceux, dont votre serviteur, qui les auront vu officier sous cette configuration minimaliste à l’Indigo lors des 21 Nights in London de 2007 en gardent d’ailleurs un souvenir ému.
On aurait toutefois préféré que ce titre efficace au demeurant soit remplacé par « Girls In The Band », également joué cette année lors de la Célébration, aux mêmes tonalités rock binaires, mais bien plus ciselé et bien plus inspiré.
BESTEST FRIEND (3 SEPTEMBRE 2012)
Entièrement joué et interprété par Prince, avec l’appui des NPG Hornz de 1992/1993, « Bestest Friend » se présente dans la catégories « hymnes » dont Prince s’est fait un spécialiste au fil des ans.
A l’écoute, on pense souvent à « Empty Room », un peu à « The Beautiful Ones » (la partie piano est totalement équivoque et semble être un décalque identique du titre de 1984), et le morceau finit d’emporter la timbale lorsque la guitare de Prince se met à singer les riffs de cuivres de Michael B. Nelson, Kathy Jensen, Dave Jenssen, Kenni Holmen et Steve Strand.
Une très belle surprise pré 3rd Eye Girl qu’on n’attendait pas vraiment, même si le titre invoque d’anciennes mais il est vrai, d’imparables recettes.
HOW COME U DON’T CALL ME ANYMORE (LIVE) (4 MARS 2016)
Assez curieusement, l’album se clôt avec cette version live de ce classique qu’est « How Come U Don’t Call Me Anymore », enregistrée lors du concert de l’ultime tournée Piano And A Microphone donné à l’Oracle Arena d’Oakland.
On aurait pu penser que l’Estate aurait choisi dans le Vault un titre studio finalisé dans les derniers mois d’existence de Prince, mais il faut sans doute voir dans la signification donnée – « pourquoi n’appelles-tu plus jamais ? » – l’envie de marquer une absence toujours aussi gigantesque, non seulement pour son public mais aussi pour ceux qui en dirigent dorénavant l’héritage et qui aimeraient sans doute que l’intéressé puisse leur souffler quelques petits conseils, comme un guide à suivre.
Il n’empêche que le titre en lui-même est toujours aussi fort, magnifiée par une voix éraillée comme un aveu de fragilité troublant, et l’envie d’emmener l’auditoire sur un registre connu et nostalgique.
ET APRES…???
« Timeless » se referme. L’avenir dira si le jeu en valait la chandelle.
En attendant, dans les coulisses du off de la Célébration 2026, dans les derniers mots en date de Londell L. McMillan, des projets couvent… On parle de versions augmentées de « Emancipation » et de « The Love Symbol Album » comme étant sur les tablettes, mais on parle surtout d’une histoire plus immédiate, celle qui devrait alimenter l’actualité princière des prochains mois ; une version extended de « 3121 » avec l’adjonction du Blu-ray du concert donné à Las Vegas le 20 janvier 2007 et diffusé cette année à Paisley Park, mais aussi et surtout un Super Deluxe de « Parade » que McMillan annonce lui-même « gigantesque« .
Et peut-être une sortie inédite pour le prochain Record Store Day de novembre. Comme une envie de rattraper tout ce temps perdu, de revenir vers des bases solides et de proposer une main tendue vers les fans, comme un aveu de dire pardon.
C’est tout le mal qu’on nous souhaite !
« Timeless » (Sony Legacy / NPG Records) disponible en CD, Vinyle et sur toutes les plateformes digitales depuis le vendredi 28 août 2026. Special thanks to Julian
































